Doctorales Numéro 4

La revue Doctorales est portée par les doctorants de l’École Doctorale 58 (Lettres, Langues, Cultures, Civilisations) de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, sous la supervision de son/sa directeur/rice, et hébergée par la MSH Sud. Le quatrième numéro, issu du colloque organisé les 8 et 9 juin 2016, propose différentes perspectives sur le thème de « L’épreuve de l’altérité ».

Préface, Adeline Arniac, Evelina Leone, Marina Lesouef, Laurence Martin

Introduction, Adeline Arniac, Evelina Leone, Marina Lesouef, Laurence Martin

Éprouver l’inquiétante étrangeté de l’altérité préhistorique, Chloé Morille

Résumé : Depuis un peu plus d’un siècle, une nouvelle icône s’est ajoutée à l’imaginaire collectif : l’empreinte négative de main d’homme, dont on trouve des exemples sur l’ensemble de la planète. Celui (ou celle) qui fit ce geste se dédoubla : en retirant sa main restée tâchée de pigment, il put à la fois s’identifier et se reconnaître autre. S’il put mesurer dans ce geste de retrait qui laissait en creux son image quelque chose comme un « Je est un autre », l’altérité intime de cette trace hante à son tour notre contemporain. Ces mains donnent à éprouver un trouble et appellent aujourd’hui encore à la reconnaissance d’une humanité en partage. Mais dans la curieuse intersubjectivité transhistorique du salut qu’il amorce, l’homme préhistorique reste un alter ego sans visage. Dans la mesure où cet autre est aussi une part de soi — puisque l’homo sapiens fait communauté à travers les âges —, vouloir comprendre l’altérité immémoriale s’avère une préoccupation éthique qui s’attèle à la question de ce qu’être humain veut dire. Quelles stratégies adopter pourtant quand la rencontre avec l’altérité n’est plus possible qu’à travers de rares vestiges ? Comment penser le semblable irréductiblement différent dans son éloignement temporel ? Nous voudrions considérer un nouveau primitivisme de la création contemporaine qui ne cherche plus l’autre dans l’ailleurs exotique mais dans le temps reculé. Pour ce faire, nous pourrions nous appuyer sur deux exemples significatifs, l’un emprunté à la littérature, l’autre aux arts-plastiques. Chez Pascal Quignard, l’autre préhistorique s’éprouve comme une hantise, comme une figure du manque. L’épreuve est celle d’un désir d’une rencontre impossible. De même, l’épreuve étant aussi une expérience à laquelle on peut se soumettre dans un but heuristique, Miquel Barceló et Joseph Nadj expérimentent l’altérité en endossant la condition de peintre pariétal lors de la performance Paso doble donnée dans l’église des Célestins transformée en caverne pour le festival d’Avignon en 2006. L’épreuve physique des corps en action invite alors les spectateurs à sentir l’étrangeté du spectacle auquel ils assistent. Nous nous proposons ainsi de sonder l’épreuve de l’altérité préhistorique, tant du point de vue du créateur que du récepteur, à l’aune du concept freudien d’« inquiétante étrangeté », cet « Unheimliche » qui n'est en réalité rien de nouveau, d'étranger, mais bien plutôt quelque chose de familier, depuis toujours, à la vie psychique, et que le processus du refoulement seul a rendu autre. »

Mots-clés : inquiétante étrangeté, altérité, primitivisme, préhistoire, art pariétal, littérature, Pascal Quignard, arts plastiques, performance, Miquel Barceló, Joseph Nadj

L’apatrie du sujet : inquiétante étrangeté, Alexandre Faure

Résumé : Partant de l’esthétique et de la linguistique, Sigmund Freud conduit une réflexion sur l’épreuve que constitue la rencontre de l’altérité par l’abord du concept d’Unheimlich. Là où très vite le on-dit du discours courant pourrait supposer que l’étranger qui inquiète est à situer au champ de l’autre, à l’extérieur, Freud déconstruit cette opinion pour le situer au cœur même du sujet. Au travers d’une lecture psychanalytique, cet article tente de rendre saillant combien la recherche de l’altérité au lieu de l’autre, dans cet ailleurs surtout pas chez soi, ramène foncièrement à celle qui gît en nous. L’abord psychanalytique, inspiré de la relecture de Jacques Lacan, nous conduit à entendre l’altérité non pas comme conception du dehors, mais comme pensée du dedans. Il s’agira donc d’en dégager les enjeux lorsque ce point d’intimité extérieure sera aperçu ou rencontré.

Mots-clés : Unheimlich, patrie, langage, habitat, épreuve, altérité, psychanalyse

Une altérité a priori, la phénoménologie face à l’anthropologie : Husserl, Scheler, Lévy-Bruhl, Théodora Domenech

Résumé : L'analyse phénoménologique consiste à déceler, au sein de l'expérience singulière, une structure qui échappe à toute dimension historique ou socio-culturelle. Certains objets d'étude la mettent cependant en difficulté ; c'est le cas de l'altérité. Loin de les éviter, les phénoménologues se sont progressivement focalisés sur de tels objets, modifiant la méthode initiale de la phénoménologie sans en démentir le principe fondateur : le primat de l'intuition sur l'induction, soit de l'expérience immédiate sur l'étude comparative. Mais le traitement phénoménologique de l'altérité « en général » est mis à mal par un cas particulier : l'altérité culturelle. Il s'agit dans ce texte d'étudier l'émergence du problème de l'altérité en phénoménologie, en présentant ses aspects polémiques au regard de l'anthropologie. La période étudiée est celle des années 1910-20 avec les travaux de Edmund Husserl, Max Scheler et Lucien Lévy-Bruhl.

Mots-clés : phénoménologie, anthropologie, essentialisme, empirisme, expérience, croyance, religion

L’offense à la chair, ou l’emblème de la déshumanisation. Regards sur l’œuvre guerrière d’Otto Dix, Thaïs Bihour

Résumé : En 1924, dix ans après son engagement au front lors de la Première Guerre mondiale, l’artiste allemand Otto Dix dévoile une série de cinquante gravures à l’eau-forte intitulée Der Krieg : paysages morcelés par les cratères d’obus, cadavres dans la boue, scènes de prostitution, Gueules cassées et corps estropiés ; autant de motifs qui matérialisent l’expérience guerrière de l’artiste avec force et violence. Dans sa quête de réalisme, Dix évoque aussi le sort des anciens soldats revenus à la vie civile, et dont les cicatrices apparentes, ces offenses à la chair, altèrent douloureusement le rapport à la société — plus encore pour les mutilés du visage. A ce titre, le sociologue Pierre Le Quéau met en lumière un aspect de l’altérité extrême qui touche à l’humanité même de l’individu, lorsqu’il pose la comparaison entre la blessure faciale et le masque antique terrifiant de la Gorgone Méduse ; une altérité qui n’est pas sans rappeler le concept freudien d’inquiétante étrangeté, déjà énoncé par Jentsch en 1906. En prenant ce postulat pour point de départ, nous verrons ce qui dans l’œuvre d’Otto Dix, matérialiserait cette notion d’altérité, en tant que marqueur de déshumanisation et de rupture du lien social.

Mots-clefs : Otto Dix ; Grande Guerre ; défiguration ; déshumanisation ; inquiétante étrangeté ; gueules cassées ; mutilations ; anthropologie ; art ; psychanalyse

La communication en défaut : L’Autre dans Yerma de Federico García Lorca ; Vanessa Saint-Martin

Résumé : Dans l’œuvre du poète andalou Federico García Lorca, l’épreuve de l’altérité demeure avant tout discursive. Les personnages l’éprouvent et en font l’expérience dès lors que le silence impose une certaine opacité au langage. Ainsi, dans Yerma, les mots ne sont plus de simples véhicules transparents de la pensée mais deviennent la modalité du conflit entre les protagonistes. Le langage y est, en effet, source de malentendus et de frustrations ; lesquels renvoient à l’impossibilité de percevoir l’Autre comme un tout cohérent et immédiatement saisissable. Le recours à l’implicite par Yerma, jeune femme torturée par sa stérilité, est systématiquement nié par ses interlocuteurs masculins, qui ne peuvent assumer ce qu’elle laisse sous-entendre. La mise en exergue des échecs discursifs reflète ainsi l’isolement dont souffre le personnage principal, dans la mesure où le refus de coopérer de Víctor et Juan est un acte de revendication de leur altérité par rapport à Yerma.

Mots clés : altérité discursive, principe de coopération, rupture communicationnelle, théâtre d’avant-garde, altérité interne

L'autre sans sujet : la recherche de Fernand Deligny, Michaël Pouteyo

Résumé : Si l'on admet l'hypothèse de travail de Deligny que l'autiste profond ne se constitue pas comme sujet, il est difficile d'imaginer que pour lui l'autre existe, que ce soit comme catégorie ou comme visage. Sans soi, pas d'autre, mais pour Deligny il doit exister malgré tout un commun au sein duquel penser et articuler l'interaction entre les individus, puisque de fait celle-ci a bien lieu. C'est cette conception anthropologique, et les questions philosophiques qu'elle engage quant à l'altérité, que cette communication entend exposer.

Mots-clés : philosophie, Deligny, éducation spécialisée, ipséité, altérité, autisme.

Le cheminement vers l’altérité : parcours éthique d’un criminel dans le roman Nuit-d’Ambre de Sylvie Germain, Marine Achard-Martino

Résumé : Partant de l’idée que le roman est, pour l’écrivaine Sylvie Germain, une forme de laboratoire philosophique, plus précisément phénoménologique, il s’agit de suivre, à travers le récit romanesque de Nuit-d’Ambre, roman publié en 1986, le cheminement éthique du personnage éponyme, depuis l’échec d’une relation amicale culminant dans un assassinat jusqu’à une improbable rencontre posthume avec l’autre. Ce faisant, nous pourrons observer comment la réflexion philosophique chemine à travers les diverses stratégies littéraires déployées par la romancière. Nous verrons aussi comment Sylvie Germain tire parti du concept philosophique de Visage, hérité d’Emmanuel Lévinas, en le plaçant au centre de sa poétique. En suivant ce parcours romanesque de Nuit-d’Ambre jusqu’à la rédemption et l’apaisement, nous pourrons faire le constat que, derrière l’épreuve de l’altérité, c’est la rencontre avec soi-même qui est aussi en jeu dans le roman.

Mots-clés : littérature française, roman contemporain, anti-héros, cheminement éthique, poétique du Visage

Être à l’écoute de l’autre : la compréhension comme épreuve de l’altérité (dans l’herméneutique de Hans-Georg Gadamer), Valeriya Voskresenskaya

Résumé : Le présent article interroge l’épreuve de l’altérité au sein de l’expérience du comprendre, telle que la considère la théorie herméneutique de H.-G. Gadamer. En partant de la controverse entre Gadamer et Derrida autour de la « bonne volonté de comprendre », nous chercherons à cerner le concept herméneutique d’autre, pensé non pas en termes d’étrangeté et de rupture, mais — comme le suggère le modèle gadamérien de la compréhension comme dialogue — à partir de la communauté. Pour cela, nous explorerons le rapport entre le « moi » et l’autre à l’œuvre dans l’expérience de l’écoute, où l’autre devient « toi ». La question sera de savoir dans quelle mesure la conception herméneutique présuppose la reconnaissance de l’autre en tant qu’autre : la communauté est-elle possible sans effacement de l’altérité ?

Mots-clés : H.-G. Gadamer, herméneutique, altérité, compréhension, dialogue, écoute

In Black and White : The Boondocks et la confrontation perpétuelle à l’Autre dans l’Amérique multiraciale du XXIe siècle, Yann Descamps

Résumé : Création d’Aaron McGruder à la fin des années 1990, The Boondocks se décline comme une bande dessinée et une série animée politiquement engagées, consacrées au quotidien d’une famille afro-américaine (les Freeman) au sein d’une banlieue blanche aisée. Ces textes mettent en scène de manière conflictuelle la notion d’altérité et le rapport à l’autre au sein de l’Amérique multiraciale du XXIe siècle. Par sa représentation culturelle, esthétique et politique de ses personnages principaux et de leur rapport conflictuel à l’altérité, McGruder dresse un portrait à la fois critique et subtil de la communauté afro-américaine, cassant les codes de sa représentation monolithique et stéréotypée au sein de la culture populaire américaine. The Boondocks porte la parole d’une communauté qui refuse de se voir contenue ou « cadrée » (framed) en termes de représentation politique, esthétique ou culturelle, et qui se redéfinit ainsi tout en confrontant les multiples stéréotypes qui lui sont associés à travers une démarche aussi critique qu’auto-critique, au moment où l’Amérique oscille entre rêve de post-racialité et réalité de conflits raciaux persistants.

Mots clés : The Boondocks, afro-américanité, mainstream, altérité, représentation, bande dessinée, série animée, Aaron McGruder, culture populaire

L'épreuve de l'altérité dans la philosophie de Claude Lefort, Yaël Gambarotto

Résumé : La philosophie de Claude Lefort est une réflexion sur la nature du politique moderne. Sa pensée lie l'avènement de la Modernité à un phénomène de dissolution des repères de la certitude au sein des sociétés. La démocratie moderne représente précisément cette forme de société qui fait l'expérience de son caractère vulnérable à partir d'une épreuve de l'altérité. Lecteur de Machiavel, Lefort fait de cette altérité la source du conflit et de la pluralité des intérêts qui traversent et structurent la société moderne. Lecteur de La Boétie, il nous alerte néanmoins sur la tentation des sociétés à nier l'altérité pour lui préférer ce fantasme de l'Un qui engendrera sa figure politique la plus radicale : le totalitarisme moderne. C'est alors en acceptant de faire l'épreuve de l'altérité que nos démocraties modernes se donneront la possibilité d'accomplir leur modernité, et de se vivre finalement comme des sociétés réellement libres et « sauvages ».

Mots-clés : Lefort, Machiavel, La Boétie, altérité, démocratie, vulnérabilité, totalitarisme

Rendez-vous gare de l’Est : le théâtre à l’épreuve de la bipolarité et la bipolarité à l’épreuve du théâtre, Marie Astier

Résumé : Cet article propose une analyse du spectacle de Guillaume Vincent Rendez-vous gare de l’Est, écrit à partir d’entretiens avec une jeune femme bipolaire. Il étudie plus spécifiquement les moyens dramaturgiques et scéniques mis en place pour rendre visible une altérité qui a tendance à rester cachée dans la vie sociale. Confronté à l’épreuve de la bipolarité, l’auteur/metteur en scène a recours non pas à un théâtre d’images extrêmes sources d’une fascination mêlée de crainte, mais à une théâtralité de la parole impliquant fortement, quoique différemment, le spectateur. Se sentant concerné par les propos proférés, celui-ci fait l’expérience d’une certaine proximité avec ce qu’il pourrait avoir tendance à considérer comme une altérité radicale. À l’épreuve d’un certain type de théâtre, les représentations courantes (voire les clichés) de la bipolarité se trouvent donc bouleversées.

Mots-clés : visibilité, invisibilité, audibilité, dispositif théâtral, trouble psychique, théâtre documentaire